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mot de l'arrq | 12 NOV 2021

Quand un accident arrive sur un plateau de tournage


Dans la foulée de l’accident sur le plateau de « Rust » qui a mené au décès d’Halyna Hutchins, une directrice de la photographie américaine dans la fleur de l’âge, j’ai pensé que c’était l’occasion de réfléchir à la sécurité de nos artistes et artisans de l’audiovisuel.

Ce n’est pas tant la sécurité entourant les armes à feu qui me préoccupe autant que la sécurité en général. En effet, la manipulation des armes à feu sur les plateaux québécois est à ma connaissance beaucoup plus sécuritaire que sur ceux de nos collègues américains. Et contrairement à eux, nous n’en faisons pas un usage immodéré dans nos œuvres de fiction. Cependant le cas de « Rust » nous enseigne tout de même que quand on cède aux pressions financières et, conséquemment, au manque de temps et de rigueur professionnelle, des accidents arrivent.

S’il y a un aspect où il ne faut pas lésiner sur les moyens, c’est bien la sécurité. On peut d’ailleurs lire dans le témoignage d’un assistant-caméra qui travaillait sur « Rust » qu’il y avait sur ce plateau une culture du « toujours plus vite » et du « pas le temps de… » (faire des répétitions, faire des réunions de sécurité). Et ce, en plus de conditions de travail déplorables sur l’ensemble de cette production (Voir l’article du Hollywood reporter).

Dans les faits, cet assistant-caméra a quitté la production le matin même de l’accident en compagnie de six de ses collègues syndiqués, poussés vers la sortie par des producteurs négligents désirant les remplacer par des techniciens non syndiqués et moins « exigeants ». Parmi les « exigences » de ces techniciens remerciés, il y avait eu leurs plaintes à la suite d’une décharge de fusil accidentelle et d’un autre incident impliquant une explosion d’effets spéciaux trop près de l’équipe technique. Entre autres problèmes soulevés dans ce témoignage, le fait que la production avait engagé une armurière sans expérience à bas prix et remplacé l’assistant-réalisateur en plein tournage pour le remplacer par un autre, réputé plus complaisant, qui coupait dans le temps de préparation et les mesures de sécurité dans le seul but de compléter ses plans de travail de la journée. À ce sujet, l’horaire de « Rust », une production à petit budget selon les standards américains, était à peu près l’équivalent de celui d’un film québécois moyen, soit entre 5 et 8 pages par jour.

De toute évidence, le cas « Rust » pointe vers une production déficiente dont les intérêts financiers passaient avant le bien-être de l’équipe. Mais aujourd’hui je ne vise pas à provoquer une réflexion uniquement chez les producteurs. Certes, ce sont à eux qu’incombe ultimement la sécurité sur les plateaux de tournage. Ils doivent assumer leurs responsabilités et ne pas lésiner sur les moyens. Mais tous ceux qui travaillent sur un plateau doivent aussi assumer leur part de responsabilité. On peut trop facilement être complices de ce désir de tourner à tout prix jusqu’à en payer le prix d’une vie.

Nous sommes appelés à travailler dans toutes sortes de conditions, sur toutes sortes de terrains, à manipuler de l’équipement lourd, à filmer toutes sortes de situations, parfois carrément dangereuses. Pourtant il y a souvent au sein de l’équipe de tournage cette impression d’être dans une bulle, de ne pas être dans la réalité et que rien ne peut nous atteindre. C’est certainement vrai pour les réalisateurs dont l’attention est entièrement consacrée à l’œuvre à tourner, en oubliant parfois qu’une équipe de tournage est constituée d’humains qui n’échappent pas aux lois de la physique. J’en suis. Ce désir de tourner une scène inoubliable peut mettre une équipe en danger. Mais nous ne sommes pas les seuls à être passionnés par notre travail au point d’en oublier les précautions élémentaires. J’ai vu des cameramen prendre des risques pour être au plus près de l’action et saisir la « shot », des cascadeurs se blesser pour ne pas avoir l’air de mauviettes, des comédiens se prendre pour des cascadeurs, des techniciens manquer de se faire renverser par des voitures parce qu’on n’avait pas pris le temps de bloquer une rue, des éclairagistes grimper à toute vitesse dans une échelle mal assurée pour finir la journée à temps ou des assistants de production prendre la route et s’endormir au volant, épuisés après 14 heures de travail. Et j’ai vu des accidents arriver. Ça n’arrive pas qu’aux autres. Le Québec compte sa part de blessés et de morts.

Chaque fois qu’on tourne les coins ronds, qu’on ne prend pas toutes les précautions, qu’on ne dénonce pas quand on est témoins d’une situation dangereuse ou qu’on ne prend pas le temps de s’assurer que tout est conforme, on est un peu complices de l’accident qui en résulte. Comme cet assistant-réalisateur qui n’a pas vérifié le barillet du revolver qui a tué Halyna Hutchins avant de déclarer haut et fort que l’arme était « froide ».

Les syndicats d’artistes ont un rôle à jouer dans cette équation. Malheureusement, on leur fait trop souvent jouer le mauvais rôle, celui des empêcheurs de tourner en rond. Ou des empêcheurs de tourner tout court. On l’a vu dans le cas de « Rust », on a voulu faire taire les techniciens syndiqués pour économiser. Au final, ça aurait coûté moins cher de les écouter.

Au Québec, il incombe aux syndicats d’artistes de s’assurer qu’on se dote de règles de sécurité et qu’on les respecte face aux pressions financières inévitables qui gouvernent un plateau. Il faut donc élargir cette réflexion à leur niveau. Une table de concertation entre associations d’artistes et de producteurs en compagnie de la CNESST tarde à se réactiver pour actualiser des normes de sécurité qui n’ont pas été revues depuis trop d’années. J’en profite pour rappeler l’importance de cet enjeu aux parties impliquées.

Plus largement encore, les syndicats d’artistes attendent depuis des lunes une réforme de la « Loi sur le statut professionnel et les conditions d’engagement des artistes », pourtant promise par deux gouvernements successifs. L’une des plus grandes aberrations de cette loi, c’est que les syndicats d’artistes doivent négocier avec les producteurs, dans chacune de leurs ententes collectives, les conditions de santé et sécurité de leurs membres. Et ce, alors même que pour tous les autres travailleurs du Québec, les normes de santé et sécurité sont enchâssées dans les lois qui régissent le travail. La sécurité des artistes et artisans ne devrait pas être négociable. Voilà une des raisons pour lesquelles nous revendiquons qu’un projet de loi soit adopté rapidement avant la fin de la session parlementaire. Faudra-t-il attendre qu’un accident comme celui du plateau de « Rust » se produise sur un de nos plateaux avant d’agir ? C’est autant une responsabilité personnelle que collective.

-- Gabriel Pelletier, président

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